1660 – 1677

Toutes les pièces étant réunies, le souverain très mécontent de voir bafouer l'autorité de ses représentants, le procès fut rapidement mené. Les investigations faites tant à Compreignac et Limoges qu'à Bordeaux, permettaient de mettre à jour le caractère rebelle et malhonnête de notre seigneur. Elles montraient également qu'il avait bénéficié de complaisances dans le village, soit par désir d'être considéré et de recevoir des avantages, de la part de certains habitants, soit par crainte. Elles montraient aussi le laxisme dont avaient fait preuve un grand nombre de magistrats de Limoges et l'inconvénient des alliances familiales dans la sphère judiciaire de la ville.

Nous sommes le 4 novembre 1666.

Est publié le « Renvoy au Grand Conseil du procès criminel contre le sieur de Compreignac et autres ». Voici l'arrêté extrait des registres du conseil d'état du roi :

« Le Roy estant en son conseil, s'étant fait représenter les informations faites le 8 août dernier et jours suivants par le sieur Daguesseau, conseiller de sa Majesté en ses conseils, maître des requestes ordinaire départy en la Généralité de Limoges, sur les plaintes portées à sa majesté de la conduitte du sieur de Compreignac et en exécution des ordres de sadite majesté par sa lettre de cachet du 17 juillet précédent, pour procéder à ladite information, le procès-verbal du 9 dudit mois d'aoûst, fait par le sieur de Bonne Vice Sénéchal de Limosin, au bourg de Compreignac du scel par luy apposé aux papiers trouvés dans la maison de François Martin, juge et receveur dudit sieur de Compreignac et voulant pourvoir sur le contenu d'icelles et empescher que ses sujets ne soient véxés, Sa Majesté étant en son conseil a ordonné et ordonne que toutes les charges et informations faites par ledit sieur Daguesseau contre ledit sieur de Compreignac, Martin et La Plaine seront incessament remises et envoyées au greffe du Grand Conseil et que ledit De Compreignac sera arrêté prisonnier et conduit es prisons du Fort Lévèque et lesdits Martin et La Plaine pris et appréhendés au corps, sinon criés à trois briefs, tous leurs biens saisis et annotés pour être, par le sieur Rouillé, conseiller audit Grand Conseil que Sa Majesté a commis à cet effet interrogés sur le contenu desdites plaintes et informations et le procès par luy tant en semestre que hors de semestre instruit et parfait auxdits Compreignac, Martin et La Plaine, jusques au jugement définitif exclusivement, nonobstant toutes oppositions, appellations, récusations et prises à partie et sans préjudice d'icelle dont si aucunes interviennent, Sa Majesté les a renvoyé et renvoye audit Grand Conseil, auquel Sa Majesté en attribution audit Grand Conseil attribue toute cour, juridiction et connoissance et icelle interdite à tous autres juges. Enjoint Sa Majesté au Procureur Général dudit Grand Conseil de faire toutes les poursuites et requisitions à ce nécéssaires et de donner avis à Sa Majesté de ce qui aura été fait en exécution du présent arrêt.

Fait au Conseil d'Etat du Roy Sa Majesté y étant, tenu au château de Vincennes le 5e jour d'octobre 1666 signé Le Tellier

Suivent les lettres patentes sur ledit arrêt, adressées au sieur Rouillé, conseiller au Grand Conseil, par lesquelles le roi lui enjoint de l'employer à l'exécution dudit arrêt et au procureur général de faire les poursuites et réquisitions nécessaires et lui donner avis de ce qui a été fait du même jour.

Quelle va être la suite d'un tel procès ?.

Déjà depuis 1660, Messire Benoist n'est plus vu à Bordeaux. Il n'y a pas de trace de lui non plus à Compreignac. Il a vendu le Mas de Lage. Il est probablement réfugié « dans la Grande Maison des Bancs » en plein cœur de la ville, dans ce quartier de la cité où la plupart des maisons sont à lui, habitées par des « alliés » ou des locataires qui n'osent pas intervenir, entouré de ses domestiques, de ses proches, là où il se sent protégé. Il a dépensé déjà beaucoup d'argent pour essayer d'éviter la catastrophe. Là, son ancêtre Martial Benoist, lui aussi se pensant inattaquable, avait attendu la sentence du roi Henri IV au moment de la Ligue, celle de l'Evêque, au moment du retrait de la justice. Les choses alors s'étaient arrangées. Pense t-il, que grâce à ses relations familiales et à la renommée de ses ancêtres, il n'aura qu'un blâme ? quoiqu'il en soit, il se fait oublier. Mais Louis XIV n'est pas Henri IV.

On ne réussit pas à entendre le seigneur. Des complices tentent de faire pression sur les témoins, comme le sieur de Mérignac .Il ne se présente pas aux nombreuses convocations ni assignations à « comparoir ». La procédure pourtant se poursuit : les informations toutes regroupées, les témoins entendus, les complices arrêtés et interrogés. Le 26 septembre 1667, les conclusions sont transcrites sur les registres du Grand Conseil : j'y ai retrouvé toutes les informations faites contre lui, toutes les accusations, toutes les dates des faits reprochés. Figurent les plaintes du curé de la paroisse, celles des habitants de certains villages, comme Népoux. Certains habitants de notre paroisse, comme Monsieur Martin, le notaire, sont sortis de l'anonymat et le bourg, qui avait sans doute vu le bon roi Henri, a été projeté dans une procédure qui dépassait l'entendement de la plupart d'entre eux. De ces conclusions allait sortir un verdict qui aurait des conséquences néfastes pour le seigneur, donc pour tous :

« Il sera dit que le conseil a déclaré les défauts et contumace contre ledit Benoist, sieur de Compreignac, bien et duement obtenue et pour le profit a déclaré et déclare ledit Benoist

atteint et convaincu d'assassinat et rebellion commis aux troupes du roy, officiers de justice.D'impositions et levée de deniers de son autorité privée sur les subsides du roy.D'avoir fait chartes privées et retenu des hommes libres prisonniers dans ledit chasteau de Compreignac, y avoir retiré des criminels par sentence et condamnés.D'avoir exigé tant par force et violence que mauvais artifice des reconnaissances des habitants de la paroisse de Compreignac des corvées, charrois et autres servitudes et redevances, avoir extorqué de plusieurs particuliers des contrats de vendition, obligations et promesses et sommes non dues.Forcé et contraint les autres de luy faire des charrois et journées sans aucun salaire.Avoir fait altérer et falcifier des actes passés pardevant notaire.Commis des excès, outrages, violences, tant au curé et viquaire que habitants de ladite paroisse.Bouché et rompu les grands chemins pour empêcher le passage et la liberté publique, fait défense aux hôtes de donner aux passants les choses nécessaires à leur hébergement et autres excès mentionnés.

Et pour réparation, le conseil l'a condamné et condamne d'avoir la teste tranchée sur un eschafaut, qui à cette fin sera dressé en la place de la Croix du Tiroir de cette ville de Paris sy pris et appréhendé peut être, sinon par figure à un tableau contenant ladite exécution qui sera attaché à une potence tant en ladite place que places publiques des villes de Bordeaux et Limoges ; ordonne ledit Conseil que le chasteau de Compreignac sera démoly et razé et les bois qui en dépendent coupés à hauteur d'homme, la justice réunie à celle du roy et cassés tous lesdits actes, contrats et transactions passés entre ledit Benoist et lesdits habitants au profit dudit Compreignac ; a condamné et condamne ledit Benoist à 2000 livres qui seront employées à la décharge desdits habitants, au paiement de leurs tailles et pareille somme de 2000 livres pour être employée en ornements de l'église paroissiale dudit lieu de Compreignac et 20000 livres d'amendes envers le roy. »

Il n'était pas le seul condamné ; mais les autres s'en tiraient plutôt bien ; l'avaient-ils « chargé », lors des auditions ? je n'ai pas pu en retrouver des témoignages, mais il est logique de penser qu'ils se sont retranchés derrière des ordres donnés et obligatoirement exécutés.

Le plus lourdement pénalisé, parmi les habitants du bourg, semble être le juge, monsieur René Dubois, condamné à mort ; mais je n'ai pas trouvé confirmation de l'exécution de la sentence, ni son infirmation. Mais, par contre la relation de sa sépulture est du dernier jour de février 1673 , il est enseveli à Compreignac. Il reste donc à penser que le juge a bénéficié de la cassation du verdict infligé au seigneur

Ledit Martin pour lesdits cas résultant du procès était condamné à « faire amende honorable en l'audience du conseil et illec, nud, en chemise, la corde au col et à genoux, tenant en sa main une torche ardente du poids de deux livres, dire et déclarer qu'à la suscitation dudit Benoist, il a abusé de ses charges de juge et de notaire et prêté son ministère aux exactions et vexations faites par ledit Benoist, dont il se repent et en demande pardon à Dieu, au roy et à justice ; l'a banni et bannit pour cinq ans hors des provinces du Limosin, Guyenne, suite de la cour et du conseil, enjoint à lui de garder son ban à peine de la vie ; l'a condamné et condamne à 200 livres envers le roy, 200 livres en aumônes pieuses ». Au moment de sa perquisition faite à Compreignac, toutes ses archives ont été saisies, ce qui fait qu'il ne reste pas de trace de l'activité notariale de cette famille, à cette époque, dont par ailleurs, je sais, à travers des actes rédigés à Limoges et qui la mentionnent, qu'elle exerçait l'office depuis plus d'une centaine d'années. Là non plus, la sentence ne parait pas avoir de suite, car Maître François Martin, juge et notaire est enterré dans l'église de Compreignac le 8 octobre 1675, il était âgé de 60 ans.

Michel, dit La Plaine, pour les cas résultant du procès, est astreint « d'assister en ladite amende honorable et l'a banni et bannit pour trois ans de ladite province de Limosin, suite de la cour et du conseil, enjoint à lui de garder son ban à peine de la vie ; l'a condamné en 30 livres d'amende envers le roy, pareille somme en aumônes pieuses ».

Les trois hommes sont, en outre, condamnés aux dépens envers le conseil et à 210 écus.

Les complices avaient été arrêtés, condamnés. Mais qu'en était-il de Messire Pierre Benoist. ?

La contumace faisait mettre les scellés sur ses biens, non les vendre. Les représentants de la justice faisaient alors un inventaire de tout ce qui lui était personnel et de tout ce qui dépendait de la seigneurie. Il avait cinq ans pour se présenter avant que tous ses biens soient saisis et vendus aux enchères. Pendant ce laps de temps, soit il se présentait et la sentence était probablement exécutée, sauf appel ; soit il ne se présentait pas et était déclaré « mort civilement » au bout du temps imparti avec mise de tous ses biens à la main du roi.

Déjà Madame d'Alesme, son épouse avait obtenu devant la sénéchaussée de Limoges la séparation de biens d'avec son mari, avec « inhibition et défenses aux créanciers d'icelui de la molester en ses biens privés et particuliers », préservant ainsi ce qui lui était propre. La seigneurie fut mise sous afferme judiciaire, c'est à dire que les revenus étaient encaissés par un fermier désigné par la justice et que la Dame recevait ce qui lui était nécessaire pour vivre et faire vivre ses enfants. En 1668, la somme de 4 000 livres annuelle lui était adjugée. Comparée à celle que recevait Marie Benoist trente ans plus tôt, l'augmentation de 1000 livres parait correcte.

Ce procès a vu à ce propos se juger tous les conflits non résolus entre Messire Benoist et plusieurs protagonistes : celui qui se prolongeait entre lui et l'abbaye des Feuillants de Limoges et la Dame veuve du sieur Barny.

On a vu se réactiver le litige existant entre le seigneur de Compreignac et l'abbaye de Grandmont : on se souvient que Messire Martial Benoist avait acquis de l'abbé, François de Neufville, les rentes sur le village du Breuil, en 1586 ; l'actuel abbé, Messire Barny avait voulu récupérer ses rentes en remboursant les sommes dues, ce que le seigneur avait refusé en 1651. Il y avait même eu un réel affrontement entre un commissaire de l'abbé et un religieux, venus porter la somme due, et les représentants du seigneur. Les hommes de Grandmont avaient été molestés par les habitants et enfermés pendant toute une nuit dans une tour du château et menacés de mort sur ordre du baron. Depuis cette date le procès était « pendant » entre l'abbaye et la seigneurie. L'abbé chef a déposé entre les mains du notaire la somme correspondante à ce qui avait été fixé une centaine d'années auparavant. Messire Benoist refusant de rendre la quittance et de remettre les titres à l'abbaye, l'abbé comme souvent s'était adressé au roi de France pour obtenir raison. Il avait obtenu gain de cause sans faire plier le seigneur. Pierre Benoist alléguant que depuis cette date d'accord, les terres avaient été « méliorées » et que la somme qui, à l'origine, avait été considérée comme correcte devait être augmentée. Le grand conseil du roi, donna l'ordre de restitution des rentes en 1666, 1668, 1669, et en 1677, sans succès. « L'affaire » du village du Breuil ne trouva de conclusion qu'en 1694, après la mort du seigneur.

On a vu également venir à leur terme d'autres litiges ou sentences qui n'avaient pas pu aboutir jusque là, le seigneur « protégeant » certains habitants du bourg, impliqués dans des actions criminelles ou malhonnêtes. De sérieux règlements de comptes à venir, qui avec le recul expliqueront des attitudes révolutionnaires.

Mais Messire Benoist, malgré les interventions des membres de sa famille ou de ses amis, voyant qu'il ne peut rien espérer, et peut être même sur leur conseil, décide de se rendre à la justice, à Paris, deux jours avant l' échéance des cinq ans. Voici la relation trouvée dans les registres du Grand-Conseil de cette réddition :

Sur ce qui a été remonstré par le procureur général du Roy que par arrest du Conseil d'Estat, Me Pierre Benoist de Compreignac, conseiller au parlement de Bourdeaux, ayant esté renvoié au conseil pour luy estre le procès faict et parfaict, sur les cas à luy imposés par arrest du Conseil du XXVI septembre 1667, rendu par défault et contumace, ledict Benoist de Compreignac, avoit esté condamné à mort, ses biens acquis et confisqués et naiant plus que deux iours pour parfaire les cinq années portées par l'ordonnance, iceluy de Compreignac, luy a faict signifier un escroue ou extraict du greffe de la conciergerie du Pallais à Paris et en date du 24e de septembre de la présente année, par lequel il paroist que ledict de Compreignac, s'est rendu volontairement prisonnier en prison de la conciergerie pour purger à ce qu'il dit, par ledict escroier, ladicte contumace portée par ledict arrest du conseil ; ledict acte portant quelq protestation de se pourvoir en cours sa maiesté, pour obtenir la confirmation de son privilège de conseiller au parlement de Bourdeaux, à estre envoié audit parlement ou untel autre qu'il plaira à sa maiesté à l'exclusion du conseil et comme cesdictes protestations ne peuvent pas empescher que le procès ne luy soit faict et parfaict, la juridiction du conseil estant fondée sur les arrests du conseil d'estat, il l'auroit faict recommander esdictes prisons à sa requeste, maierestant nécessaire de procéder à son interrogatoire et requis qu'il plaise au conseil ordonner qu'il seroit incessemment transféré sougs bonne seuvegarde es prisons du conseil pour subir es interrogatoire par devant les commissaires députés par le conseil et ce par tous les huissiers du conseil qu'il luy plaira commettre es mains desquels les geolliers, greffier et garde desdictes prisons seront tenus de le délivrer à ce faire contraints par toutes voies dues et raisonnables, mesme par emprisonnement de leurs personnes.

Le conseil a ordonné et ordonne que par Baltazar La Cour et Jacques Fermier, huissiers au conseil, assistés de tel nombre de personnes qui seront nécessaires, ledict Benoist de Compreignac, sera transféré desdictes prisons de la conciergerie du Pallais à Paris, en celle de Fort Levesque et le délivrer auxdicts La Cour et Fermier, seront les greffier, geollier ou gardes desdictes prisons contraincts par toutes voyes deues et raisonnables, mesme par emprisonnement de leurs personnes, quoy faisant, ils en demeureront bien et réellement déschargés Fait au conseil le 27 septembre 1672.

Un fait particulier nous montre que pendant toute cette période où personne n'a trouvé le seigneur, il était sûrement à Limoges, avec sa famille, car s'il n'apparaît dans aucun acte, dans aucun témoignage, et s'il se présente deux jours avant que les cinq années soient révolues, à Paris, pour être incarcéré à la prison de Fort Lévèque, peu de temps après son emprisonnement, lui naît un fils.

Messire Benoist ne se présente pas en faisant amende honorable, comme l'avait fait son aïeul, Martial, mais en récusant ses juges en demandant un autre procès. Cessant d'être contumace, il va utiliser son temps et ses compétences de magistrat à faire que la sentence ne soit pas exécutée, à essayer d'obtenir un autre procès, devant un tribunal autre que celui du Grand-Conseil et à faire traîner au maximum les enquêtes. Voici quelques extraits des registres de ce Grand Conseil qui montrent bien ces tractations :

Un acte du 23 novembre dans lequel il est indiqué qu' « il auroit fait refus de répondre par devant les commissaires dudit Grand-Conseil, sous prétexte de sa qualité de conseiller au parlement de Bourdeaux, d'opposition par luy formée à l'exécution dudit arrest de novembre 1666 » et également que « Sa Majesté a ordonné et ordonne que le procès sera instruit, fait et parfait audit Compreignac et jugé par sondit Grand-Conseil, auquel en attribue toute cour, juridiction et connoissance et icelle interdite à tous autres juges »

Ce sont Messieurs De Lesseville et De Bernage, conseillers au dit Grand-Conseil qui ont la responsabilité de ce nouveau procès. Un certain nombre de faits vont marquer cet événement : Monsieur Demaison, vice-sénéchal du Limousin, demande, à la suite de l'animosité dont les fonctionnaires du Présidial de Limoges, font preuve envers lui, à être jugé sur sa compétence ou incompétence lors du premier procès. Les accusations dont il a été victime à Limoges, seront de nul effet et il sera dit « compettant » .

La décision de faire venir les témoins à Paris, au lieu de se contenter de les entendre à nouveau à Limoges, vient à la suite des intimidations et mêmes violences que certains ont subi, de la part des amis ou familiers du seigneur.

Messieurs Martin et Michel, vont essayer de minimiser leurs rôles dans les exactions dont ils ont été complices. Pierre Michel, dit « La Plaine » tentera de ne pas payer l'amende due à Monsieur le curé, Pierre de Leyssenne, mais sans succès : il devra la régler, augmentée des dépens de son appel. Monsieur Martin, coupable de ne pas avoir respecté son ban, sera, lui aussi à nouveau pénalisé. Il est pourtant difficile de savoir vraiment quelle a été la suite des condamnations, car lorsqu'elles ont été prononcées, je n'ai pas vraiment trouvé la preuve qu'elles ont été exécutées. Une partie des accusés, Martin et Michel, par exemple avaient obtenu la permission de quitter la suite de la cour. Se sont -ils réfugiés dans nos murs, protégés par leur famille? J'ai retrouvé sur les registres paroissiaux la naissance d'un fils de Pierre Michel en 1672.

Les fils des condamnés occupent les offices de leurs pères .Ces familles unies par des liens familiaux, occupant l'appareil judiciaire de la paroisse, alliées aussi avec les archers, les huissiers de la seigneurie, sans doute a t-il été difficile de s'assurer que les sentences avaient été exécutées.

A partir de l'année 1677, les traces des diverses condamnations se perdent. La trace des inculpés également. Les registres paroissiaux, permettant d'avoir des renseignements sur les familles concernées, curieusement, ont des lacunes.

L'afferme judiciaire de la terre et seigneurie donnée en 1672 à Jean Sénamaud, marchand de Saint-Jean Ligoure, jugé incapable, est transférée à Jean Sommande, au mois de mai 1673.

Pourtant Messire Benoist obtiendra pendant cette période deux améliorations à sa condition:

En 1673, il y aura main levée de ses biens, mis sous séquestre, lors de la première condamnation. Puis, en 1675, il aura l'autorisation de sortir de prison à la condition qu'il reste à la suite de la cour. Il va vivre chez son avocat à Paris. La main levée de ses biens va lui permettre de surveiller un peu ses affaires ; une partie des gages, réservés des années 1668 à 1672, payera une partie de l'amende due au roi. Mais, bien sur, et il le dit dans un acte en janvier 1675, il ne pourra plus payer la Paulette, impôt dont il devait s'acquitter annuellement pour conserver sa charge de conseiller au parlement de Bordeaux et la transmettre à son héritier. Il fera aussi certainement quelques voyages à Compreignac, car on trouve sa trace dans des actes notariés.

Les choses vont traîner. Non seulement parmi les témoins, plusieurs sont morts, mais le fait de convoquer tous ces gens à Paris embarrasse quelque peu les personnes chargées de leur audition. En 1676, Monsieur Benoist indique qu'il est toujours à la disposition du Grand-Conseil. A cette époque aussi, les juges chargés d'entendre le seigneur font état du comportement du sieur de Compreignac, qui, « pour allonger ladite instruction, affecte de longs discours. »

La légende dit que le seigneur de Compreignac avait été empoisonné à Paris, en prison ; or, d 'après les procès verbaux des juges parisiens, je sais maintenant qu'il n'était pas en prison pendant toute cette période, mais chez son avocat. Nous n'avons que peu de renseignements sur sa fin .Le 16 août 1677, il rédigeait son testament : son héritier universel était Mathieu, son fils aîné, né le 1er août 1663. Ce testament écrit à Paris, devant un notaire du Châtelet, n'a pas été retrouvé jusqu'à ce jour. Je sais également que son décès est survenu le 22 août de la même année 1677. Il était plus logique lors d'une mort, qui a pu paraître suspecte à l'époque, de parler d'empoisonnement que de suicide. Un acte suicidaire, s'il parait vraisemblable de la part d'un homme qui sait qu'il n'a plus de chance d'échapper à son châtiment, ne pouvait pas se publier. Il laissait celui qui le pratiquait, puni par l'église, par un enterrement sans participation religieuse et était impensable dans cette famille. Dans une lettre écrite par son fils Mathieu et retrouvée dans les archives de l'abbaye de Grandmont, celui-ci fait allusion à la maladie qui a emporté son père dans des termes qui ne font pas penser qu'il y ait eu suicide. Au moment de sa mort, je n'ai pas pu retrouver quel était la résidence de Pierre Benoist

Messire Benoist n'avait pas été rejugé. Les conclusions du premier procès n'étaient pas reconnues, car la contumace avait été cassée.

Le seigneur de Compreignac, décédant dans ces circonstances restait donc

« non coupable »

.

Une partie de ses gages avait servi à payer les frais, ainsi que l'afferme judiciaire de la seigneurie. Les conséquences, pour cette seigneurie allaient-elles être très importantes ? Celles qui allaient intervenir sur les biens propres de la famille, je le pensais étaient, elles aussi sûrement considérables. Or si les biens personnels ont été dispersés ou vendus, il n'en est pas de même pour ce qui dépend des biens lignagers. Le terrier des possessions limousines était le même que lors de la seigneurie de son grand-père. Ces maisons étaient, en principe intouchables, car faisant partie du patrimoine.

Un décret avait été mis sur la terre et seigneurie, mais il a été levé.Le seigneur a perdu le droit de justice qui est revenu à l'évêque du diocèse, puis au roi

Mais pendant ce temps, la vie à Compreignac continue .

En 1672, les registres de la sénéchaussée et du présidial nous donnent la relation des principaux actes judiciaires, la justice n'appartenant plus au seigneur de Compreignac. Elle a été rattachée, par acte du 21 mars 1668, à celle de Monseigneur de La Fayette, alors évêque de Limoges (l'évêque de Limoges et le roi se partageaient par un ancien accord la justice), puis à celle du roi.

Les actes sont donc tous faits à Limoges devant le présidial : nous trouvons des testaments, des donations entre vifs, à propos des mariages. Les procès étaient chers, et nombreuses étaient les familles, qui lors des mariages de fils, mettaient leurs maigres biens en ordre pour éviter les litiges entre leurs enfants. A Couteilhas, par exemple, où : Le 1er jour de février1661, Pierre Simonet, fils à feu Blaise et Anthonye Jouhanaud, laboureur à Ventilhac(paroisse de St Sylvestre)veut épouser Léonarde Couty, fille naturelle et légitime de Léonard Courty, maréchal ferrand du village de Montchaud et de Catherine Jouanaud (la mère et la fille sont absentes).

On établit des conventions de mariage :

Pierre Simonet sera tenu d'aller gendre chez Courty et d'y apporter 500 £ (300 £ le jour de Notre Dame de mars prochain et le reste, le jour du contrat dans un an ).

Le père de Léonarde lui donne tous et un chacun ses biens, meubles, immeubles, domaines et héritages lui appartenant et à sa femme où qu'ils soient ; il se réserve la moitié des fruits de ces biens, la forge avec les outils, sa vie durant.

Le futur époux devra payer à Marguerite et autre Léonarde Couty, ses filles à marier, à chacune 200 £, avec les meubles, lorsqu'elles en auront atteint l'âge ; jusque là, les mariés devront les entretenir en leur compagnie et elles travailleront de leur pouvoir pour la communauté.

Il se réserve 60 £ qui reviendront à la future épouse, si ses deux soeurs décèdent sans héritiers.

Une semaine plus tard, la mère de la mariée, après avoir entendu la lecture mot à mot du projet, signe.

La future mariée n'avait, comme à l'ordinaire, rien à dire.

Les dots des filles n'avaient pas beaucoup évolué. Quelques unes bénéficiaient de biens personnels, qui leur restaient si leurs maris précédaient. La Coutume de Limoges, en effet avait des règles particulières pour les époux et les héritiers lors du décès de l'un des époux .Un droit d'Oscle permettait à la veuve d'obtenir une garantie financière lors de la mort de son mari. Mais la coutume voulait aussi que le père de la mariée puisse récupérer la dot si sa fille mourait sans héritier, ou si l'héritier ne survivait pas à sa mère 48 heures. Cela donnait parfois de curieux baptêmes pratiqués sur «des avortons de cinq à six mois », les bébés ainsi nés non viables, étaient quand même portés sur les fonds baptismaux, par certains pères qui ainsi disaient, qu'ils avaient vécu le temps nécessaire et gardaient la dot de leur femme.

Les procès entre les habitants étaient toujours aussi nombreux et âpres. Les métairies de la seigneurie, non entretenues, faute d'argent, étaient en fort mauvais état : certains pans de murs s'écroulaient. Demandons-nous comment les pauvres laboureurs qui occupaient les lieux arrivaient à survivre dans des ruines de maisons, ouvertes à toutes les intempéries . Les familles Dubois, Martin, compromises dans les procès, avaient elles aussi perdu beaucoup d'argent et certains biens, changeaient de propriétaires .Monsieur Pierre Dubois, juge, aura un procès avec François Guette qui durera plus d'un an et qu'il finira par perdre.

De nombreux procès, arrangés par le seigneur, seront repris à Limoges. Certains, ayant profité des événements pour s'approprier des biens, seront rapidement poursuivis par Dame Jeanne Dalesme qui protège l'héritage de son fils, Mathieu. Au mois de juin 1678, elle porte sa plainte, devant la sénéchaussée de la Basse-Marche, contre Léonard Lafleur et d'autres, qui sont condamnés à se désister des biens qu'ils disaient leur appartenir, baillés par le défunt seigneur, ceux ci les avaient considérés comme vendus. Ces biens étaient situées au Coudert-Jourde, autrement dit « la malle roche » que nous avons transformé en Mas-la-Roche.

A la Courède, l'épouse de Monsieur Messire Pierre de Reculès, afferme tous ses biens à Michel Chatenet, laboureur, du lieu.

A la Gente deux principales familles se partagent les terres, les Martin et les Guette, ne laissant que quelques parcelles aux autre habitants, Roudaud, Gabaud, La Geay, Baritaud, Simonnet. Grâce à leurs alliances, ces familles ont agrandi leur patrimoine et sont devenues importantes socialement quittant le niveau de la couche sociale basse dont elles étaient parties pour accéder à des fonctions qui leur donnent une importance dans la vie sociale de la paroisse Un sieur Guette est sergent, un sieur Martin est chirurgien.

Après la peste, le village lentement s'est repeuplé, les habitants finissant par revenir dans des lieux, considérés pendant longtemps comme porteurs de malheur.

J'ai trouvé aussi que de nombreuses terres à Montégut, à Lavaud Couteilhas sont la propriété de Monsieur Jehan Cluzeau, maître architecte de Limoges. La prieure de Montégut est toujours en procès pour la perception de ses fermages, elle est à Ligueuil et les divers fermiers qui doivent encaisser les maigres revenus de Compreignac et de Goupillou à Beaune, lui causent bien des soucis !

A Népoux, un des membres de la famille Perdrigier, devenu notaire, a changé de nom et a formé la souche de la famille Du Mont, ceux qui portent encore le patronyme de Perdrigier sont donc les plus défavorisés , ils possèdent encore des terres dans le village, mais sont partis à Limoges. Le fils est tailleur d'habits. Il marie sa sœur Jehanne, fille de Léonard, avec Pierre Danglard du Mas-Neuf, paroisse de Chaptelat (Chaptelat fait partie des possessions de la seigneurie de Compreignac depuis 1614). A cette occasion, il donne à sa sœur la maison qu'il possède au village, à condition qu'elle y héberge sa mère, sa vie durant. Il marie également son autre sœur, Léonarde, avec Gabriel Couty, laboureur de Maledent. Toutes les deux auront un lit garni, comme c'est la coutume, plus quatre linceux, quatre chemises, deux habits. On le voit, la fortune de la famille s'est amenuisée.

A Pontabrier, le moulin tourne toujours. Là aussi, le dernier personnage, portant le nom du lieu : Maître Jehan, est marié à Demoiselle Jehanne de Leyssenne, sœur de Pierre de Leyssenne, un des grands vicaires de l'Eglise de Limoges. Lors de son dernier testament, elle lègue ses biens à son neveu, Léonard de Leyssenne, clerc tonsuré de Limoges, une famille dont le nom ne va subsister qu'à travers un lieudit.

Pourtant, dans les registres paroissiaux de l'année 1677, un curieux acte pour l'époque nous donne une idée du comportement de certains. A l'heure actuelle, cela nous laisserait indifférent, mais au XVIIe siècle, dans un petit village, imaginez vous !

« Le vingtiesme de mars mil six cens soixante dix sept a été baptisé Jean, fils de Maître Jean Pontabrier, ainsi qu'il a déclaré et signé et Damoiselle Jeanne Tournois, laquelle il prétend prendre pour sa femme légitime et solemniser le mariage en face de Notre Mère Sainte Eglise »

Une des habitantes de Compreignac ayant, dans les archives de sa maison familiale de nombreux actes concernant des habitants du village de Vieilleville, une plus facile enquête sur la vie, les possessions et la richesse de ces familles, a été possible : Ils avaient nom Bureau, Cubertier, Le Camte. Ils étaient mariés entre eux. Le testament de Léonarde Bureau, veuve de Jean Le Camte, le 1er juin 1680, nous donne des précisions sur l'aisance de cette femme ; son mari était « laboureur », ce qui ne veut plus dire grand chose. Certains, à la limite de l'importance de la noblesse, à la fin du règne de Louis XIV, se qualifiaient de laboureurs pour minimiser leur fortune et payer moins d'impôts. Elle demande à être enterrée dans le cimetière de l'église de Compreignac, dans les tombeaux de ses prédécesseurs. En effet, il n'est plus permis d'enterrer dans l'église, qu'en payant à la Fabrique. Cela évince un certain nombre de personnes trop pauvres pour donner cet argent. Elle laisse la somme de six livres pour les frais funèbres, ce qui est une somme relativement importante. Elle a eu de nombreux enfants, comme souvent. Ils ont nom : Pierre, Marguerite, Léonarde et autre Léonarde et François. Là aussi on retrouve l'habitude des mêmes prénoms, pour plusieurs enfants d'une même fratrie. L'une des filles mariée a déjà eu sa dot, à laquelle on ajoute 5 sols ; somme minime, mais elle provient certainement des biens propres de la mère. Les legs faits aux autres sœurs sont intéressants : elle donne à chacune d'elles, outre le « lict garny » traditionnel, (la plume pesant 40 livres)

*6 linceuls

*6 chemises de toile, usage de village( la toile ainsi appelée est celle qui est tissée dans le

village et non achetée)

*5 brebis avec leurs cinq agneaux

*12 couvre-chefs( moitié toile blanche)

*3 robes (deux « raslades », une « moulinade », garnies d'un corps de drap et la

moulinade garnie de drap de boutique).

*1 coffre, fermant à clef, de la contenance de 1 sestier

Tout ceci, payable quand les filles trouveront un parti sortable pour se marier. La dot est intéressante, et les filles seront sans doute recherchées

Mais, comme souvent, sauf de rares exceptions, l'héritier est le fils aîné. La famille Le Camté, que j'ai retrouvé dans de nombreux actes de partages, de procédures, d'échanges reste une des familles de « laboureurs aisés ».

Quelques actes, trouvés dans les archives de la sénéchaussée, montrent que certaines femmes, malgré les droits coutumiers, sont laissées dans le plus grand dénuement à la mort de leur mari. Françoise Salaud, veuve de feu Pierre Charpentier, dit « le renard » du village de Lavaud-Fleuret, demeurant à Montchaud dit que Jehan Mougnaud, laboureur de Lavaud Fleuret avait persuadé son mari lors de son testament de révoquer le legs de la moitié de ses biens convenu par son contrat de mariage, en lui faisant faire un second testament .Elle a été abandonnée, sans ressources . Elle doit résider chez son frère Simon Salaud. Elle révoque les donations qu'elle avait faites audit Mougnaud. Là, existent de très longs démêlés dans la famille, dont les archives personnelles du descendant portent les traces.

Certains parents, mécontents du comportement de leur fils aîné, ne lui laissent que peu de chose, préférant les bons services prodigués par un fils plus jeune.

De la splendeur montrée lors du mariage de Pierre Benoist avec demoiselle Jehanne Dalesme, il ne reste pas grand chose dans la seigneurie. Les chemins qui avaient été la fierté de son aïeul, sont en mauvais état. .Les curés ou titulaires de la cure ne résident pas à Compreignac, laissant le service aux vicaires. Pourtant la paroisse est toujours très peuplée. L'état des paroisses de la généralité de Limoges donne la progression démographique associée curieusement à l'évolution du cheptel.

1680 : 2160 habitants, 39 bœufs, 175 vaches.

1681 : 2656 habitants, 32 bœufs, 166 vaches

1682 :2700 habitants, 56 bœufs, 80 vaches

1683 :2906 habitants, 67 bœufs, 84 vaches

1684 :2900 habitants, 58 bœufs, 88 vaches

1685 :2610 habitants, 31 bœufs, 136 vaches

1686 :2460 habitants, 30 bœufs, 78 vaches.

Le nombre de bœufs et de vaches, accusant des fluctuations très importantes, le nombre d'habitants aussi. Une baisse de la population en 1686, due au fait de migrations de travailleurs et une augmentation de gros bétail, due, elle à l'augmentation de la richesse des........bourgeois. Peut-être un semblant d'explication mais pas très convaincante quand au nombre de travailleurs qui se seraient exilés.

A ce catalogue est ajoutée le commentaire suivant : « Cette paroisse est composée de 407 feux. Madame la Baronne de Compreignat en est Dame. C'est un bourg situé sur des collines, il y a beaucoup de prés, il s'y recueille blé et châtaignes et s'y nourri des bestiaux. Les gens sont fort fatigués des gens de guerre ; il y a étapes. » Nous sommes sous le règne du roi Louis XIV, et les guerres perpétuelles que celui-ci entretient, usent la population.

A la même période, le 16 juillet 1685, les habitants de Compreignac envoient cette supplique à Monseigneur l'Evêque de Limoges :

« Supplient humblement les sindics et habittans de la paroisse de Compreignac, disant que Monsieur Martial Leyssene, leur curé s'étant absenté l'espace de deux ans quatre à cinq mois à cause de quelque interdit ordonné contre luy, par Monsieur Notre Official général, la plus part d'entre eux s'estoient privés d'entendre la sainte messe, le jour mesme de dimanche et en danger de mourir sans sacrements ; le prestre commis par monseigneur n'estant pas suffisant, seul pour le service de cette cure qui est composée de deux mille cinq à six cent communians, d'un grand bourg et de trente huit à neuf grands villages, dont la pluspart sont éloignés environ une lieue de l'église, dans des pays raboteux et de montagne, où mesme que du tout temps, ils ont eu du moins deux messes et que le revenu est plus que suffisant pour l'entretien de deux prestres.

Ce considéré, il vous plaise monseigneur de vos graces commettre un autre prestre pour servir conjointement audit qu'il y a commis la susdite cure et les suppliants priront Dieu por vostre prospérité et santé et faire justice. »

L'acte est signé de Monsieur Martin faisant pour son frère syndic. Monsieur Dematiys, procureur d'office, Monsieur Dumont, habitant de Compreignac, Monsieur Anthoyne de Coudier habitant, Monsieur Martin notaire, Monsieur Marchandon notaire, Monsieur Decousteilhas, Monsieur Chalinat, Monsieur de Chastenet notaire, Messieurs Mouraux, Batilhaud, Coussedière tous habitants.

Je ne sais pas ce qui valut à notre curé cet interdit, mais Monseigneur eut pitié ; il envoya Maître Joliot, prêtre, pour servir ladite paroisse et « il lui a taxé la somme de cent livres pour cet effet. »

Le seigneur décédé, Madame Dalesme va essayer de remettre de l'ordre dans ses affaires et s'occuper de ses enfants. Cinq fils et trois filles sont nés du mariage, c'est ce que je crois, je n'ai pas trouvé tous les actes de baptêmes. Mathieu, l'aîné doit hériter des biens de son père ou du moins de ce qui a pu être sauvé. En 1686, Madame Dalesme et lui ont du avoir très peur, en effet un décret a paru sur la terre et seigneurie de Compreignac. Les choses sont rentrées heureusement dans l'ordre. Madame la baronne va vivre plus souvent dans notre village. Peut-être s'y sent-elle à l'abri des regards de la société, et des créanciers. La vie y est aussi certainement plus simple et moins onéreuse. Elle va pouvoir récupérer une partie des sommes résultant des ventes de certains biens saisis. A partir de 1672, j'ai trouvé des témoignages de sa présence dans Compreignac :Le baptême d'un fils Mathieu, âgé de trois ans et demi en 1676 ; baptême loin des cérémonies splendides à la cathédrale, où le parrain était Monseigneur l'Evêque de Limoges. Le petit garçon a pour parrain et marraine son frère et sa sœur Marie, le baptême se déroule à l'église de Compreignac. Madame Dalesme vit dans son château avec ses enfants. Un certain nombre d'actes notariés s'y font devant un nouveau Maître Martin, à partir de 1700.

Joseph, sur lequel nous avons très peu de documents. Nous savons qu'il était capitaine d'un régiment, il est dénommé dans un acte Monsieur le chevalier de Compreignac.

Gaspard lui, sera qualifié d'«imbécile », appellation pudique pour expliquer un comportement agressif envers tous, probablement hérité de son père que certains qualifiaient déjà de fou à Bordeaux.

Pierre, décède en 1680, il a 18 ans et est enterré dans l'église du village.

Les trois filles : Marie, Thérèse-Léonarde et Léonarde, seront dotées, difficilement par leur frère, et feront pourtant des mariages fort convenables.

Madame la Baronne mettra de l'ordre dans une seigneurie où beaucoup ont profité des évènements pour ne plus payer les cens et rentes, pour faire comme si les biens accordés par bail, étaient devenus la propriété des fermiers ou métayers. Les redevances ont repris le chemin des greniers. Elle va faire remettre en état les domaines et même faire construire une grange au Grudet.

Madame d'Alesme habitant généralement dans son château de Compreignac, ne va à Limoges que pour régler les affaires importantes, elle se fait payer par exemple les lots et ventes qui lui sont dus sur les cessions qui sont intervenues. Elle emprunte à sa fille , veuve de Pierre Chastaignac, pour payer les dettes de son mari, et obtient main levée des choses saisies. Elle peut nommer le fermier qu'elle désire pour gérer sa terre et en perçoit elle même les revenus, montant à 1875 livres tous les six mois.

Le 08 juin 1683, Pierre Vidaud, sieur du Cluzeau, prétend que sa mère, demoiselle Thérèse Benoist, n'a pas assez bien dotée des biens de Dame Marie Benoist, son aïeule. Il s'est pourvu en supplément de « légitime » contre la Dame de Compreignac, comme « administratresse des biens et personne de Mathieu Benoist , pour une moitié héritier des biens de Dame Marie Benoist et aussi contre Messire Mathieu Benoist, seigneur de Blesmond ». La Dame Marie Benoist aurait vendu l'office de son mari Gaspard Benoist « à vil prix, sans donner caution, et fait un partage désavantageux ». Dame d'Alesme et le seigneur de Blesmond, après arrangement avec le sieur Vidaud, conviennent de lui verser 900 livres. .En 1689, Jeanne d'Alesme vend la maison de « lagénérale Benoist », avec l'accord de son fils, maison appelée « du pressoir » située rue Maison Neuve, paroisse Saint Michel des Lions, pour la somme de sept cent livres. Elle rappelle également à l'ordre les redevables de ses domaines de Couzeix. On se rend compte, pendant une quinzaine d'années après le décès de son époux, que la Dame de Compreignac, seule d'abord, puis avec l'aide de son fils, redonne une impulsion à sa vie sociale gravement compromise par les procès.

Mais la splendeur et la grandeur qui avaient été construites patiemment par le Général, et qui avaient fait la fierté de la Famille Benoist étaient passées. Il faudrait au fils aîné de Pierre, du courage et de l'humilité pour « purger la mémoire de son père » (expression utilisée pour retrouver, grâce à une vie au service du roi, l'honneur de la dynastie). C'est ce que fera Mathieu, en s'engageant dans la compagnie des Mousquetaires. Les situations s'ouvrant à lui ne sont pas nombreuses. Il n'a pas, comme ses prédécesseurs de charge qui l'attend. Il n'a pas les moyens d'en acheter une, c'est sa seule porte de sortie. Il aura l'intelligence qui a sûrement manqué à son père, et un peu moins de morgue.

Pendant toute cette période, Compreignac aura souffert des malversations de son seigneur, des « impôts » plus lourds et illégaux infligés aux « pauvres gens », des irrégularités des juges et de tout l'appareil judiciaire de la seigneurie ; Mais Compreignac n'aura pu probablement s'exprimer qu'à travers son curé ou à travers les religieux de Grandmont, qui auront porté plainte devant le roi.

Ces rancoeurs ne feront que s'exacerber jusqu'à la fin de la monarchie ; des hommes se manifesteront alors contre ce qu'il reste de la puissance seigneuriale, le meunier de ce qui fut le moulin banal, par exemple.