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1629 – 1631

Marie seule

1631 – 1647

Lors du contrat de mariage de Gaspard et Marie passé le 19 juin 1614, Gaspard Benoist est dit : noble homme, conseiller du roi et juge magistrat au siège présidial de la ville, fils de feu Mathieu Benoist et de feue dame Narde de Gay. La dot de la demoiselle Marie est de douze mille livres; elle vient pour 10 000 livres de la part de son père et pour 2 000 livres de la part de sa mère. Le père a promis de payer cette somme dans cinq ans, en 1617. Son beau-frère, Pierre vend son office de lieutenant particulier et assesseur au siège le Limoges, en sa faveur. Cette charge vaut 12 000 livres, plus le 1/8e denier, marc d'or pour se faire admettre à l'office. Martial, le beau-père, paye 764 livres le 03 février 1618, correspondant au 1/8e marc d'or. Gaspard doit donc à son beau-frère 12 764 livres. Il va payer de la manière suivante : Le couple Croisier-Desflottes lui doit 8000 livres ; au lieu de les lui rembourser, il les donnera à Pierre, le reste sera payé avec l'argent de la dot. Cette explication donnée pour montrer, que dans les familles de la bourgeoisie et de la noblesse, comme ailleurs, il était parfois difficile de payer les dettes, et aussi difficile de régler les dots. Il n'était pas rare de voir une personne « subrogée » à une autre pour ce fait .

Le 4 mai, il résigne cet office, ne pouvant légalement l'exercer, car il a des parentés dans le siège, au profit de Jean Desflottes. A la mort de son beau frère Pierre, il achètera son office, celui ci ayant décidé qu'il devait être vendu par son épouse, pour payer ses dettes éventuelles.

Quelle était la situation de ceux qui allaient assurer « l'intérim », jusqu'à la majorité de leur fils, ne portant le titre de seigneur de Compreignac qu'en attendant cette majorité. Son beau-frère décédé, Gaspard allait faire l'inventaire de toutes les possessions du couple. Malheureusement cet inventaire serait interrompu par l'épidémie de peste qui allait l'emporter à Châteauponsac où ses affaires l'avaient appelé. Le mariage de ces deux branches de la famille rassemblait les possessions qui avaient été partagées au XIVe siècle entre frères et neveux. Il faut donc ajouter aux deux principaux fiefs: celui qui regroupait les terres sur Couzeix (Le Buis, le mas Marteau, le mas Château, Coyol, le Mas de Lage) et celui de Compreignac, tout ce Gaspard Benoist apportait et dont il était seigneur foncier : Le mas Bourianne, Artugéras, l'Hermiterie, Buxerolles et le Montin (Couzeix ), Blémont et la Pacaille (Chaptelas), Villars de Cars (Ambazac), sans compter toutes les maisons à Limoges, les vignes, le village du Vigenal, à Limoges, la Gabie (St-Paul), les métairies à Panazol, à Saint-Léonard. Sur toutes ces possessions, il percevait les impôts, les revenus, sans compter les « émoluments » de sa charge à la sénéchaussée du Limousin. Il entreprit donc, en 1629, de faire l'inventaire de ses biens : ceux laissés à son fils Pierre par son oncle et les siens propres. Il devrait en effet rendre des comptes à Pierre à sa majorité et en plus, il n'avait pas pour le moment d'autre fils. L'inventaire a été rédigé dans la maison de la Rue des Bancs qui était toujours la demeure principale de la famille : là se trouvaient les principaux papiers concernant les biens de la seigneurie de Compreignac. C'est par cette rédaction faite par Gaspard Benoist lui même, que l'on sait que le précédent seigneur avait acquis la possibilité de percevoir les tailles de la paroisse. C'est par ce répertoire très important, que l'on connaît les dates de nombreux mariages, décès, baptêmes, des enfants ou parents.

Gaspard Benoist était élu consul en 1602 puis conseiller au présidial en 1615. Cette même année il était également colonel de la bourgeoisie de Limoges. Il alla à ce titre recevoir le prince de Joinville, le 27 novembre lors de sa visite dans notre ville.

En 1630, le 24 novembre, il marie sa fille Thérèse avec sieur Joseph Vidaud. L'acte ou contrat de mariage est intéressant car il nous donne des précisions quant à la coutume de Limoges. Les futurs mariés ne sont majeurs ni l'un ni l'autre. Messire Benoist prévoit de donner 8 000 livres de dot à sa fille . Mais il est décidé que cette somme ne sera versée que lorsque le jeune homme sera majeur. En attendant, pendant trois ans, celui-ci continuera ses études et le père de Thérèse nourrira et hébergera sa fille. Il ne payera aucun intérêt sur la dot, puis les trois ans expirés, il payera une rente ou « intérest » à raison du denier vingt jusqu'à ce que le jeune homme ait vingt cinq ans . Il est aussi fait allusion comme dans tous les mariages dépendant de la coutume de Limoges au droit « d'oscle » qui permettait à la femme de ne pas être démunie en cas de décès du mari. La coutume prévoyait également la restitution d'une partie de la dot en cas de décès de la mariée.

Le rédacteur de ce travail rigoureux et indispensable ne put pas le terminer, car venait de s'installer en limousin, une de ces terribles épidémies de peste dont il fut une des nombreuses victimes. Les documents de l'époque le disent mort à Châteauponsac, le 15 septembre 1631, où il était allé pour ses affaires et ayant fait la veille son testament par la fenêtre de la maison où il se trouvait. Il est enterré dans la chapelle Saint-Martin de ce bourg. En dépouillant les archives des notaires de Châteauponsac, si j'ai effectivement trouvé de nombreux testaments rédigés dans ces conditions, je n'ai pas trouvé le sien. Pour la suite de l'histoire, j'ai du me fier aux documents passés postérieurement pour avoir une idée à peu près exacte des différents legs laissés aux enfants. L'épitaphe qui a été placée dans la chapelle Saint Martin de Châteauponsac dit ceci :

Passant ne crois pas que Benoit

Soit dans l'oubli sous cette pierre

Que celui qui un chacun aimoit

Ne vive plus dessus la terre

L'oracle de notre barreau

Le soleil de notre bureau

Non, non, il est vivant encore

Celui de qui pas un de nous

Ne se souvient qu'il ne l'honore

Et qui vit dans le cœur de tous.

La terrible épidémie de peste qui a sévi dans tout le Limousin pendant les années 1630, 1631, a laissé à Compreignac de nombreuses traces ; dans les registres paroissiaux d'abord où Monsieur le curé note ceci : « Memoire soit que depuis le quinziesme octobre l'annee 1630 jusques au quinziesme janvier an pres 1631 il en nest mort au village de montagut dix huit tans petis que grand et son mort de la contagion ». Puis, dans le même registre, on trouve plus loin une nouvelle mention de ces évènements : « Soit memoire que en l'annee 1631 depuis environ le mardi-gras, jusqu'à la fin du mois de juin de la dite annee, il en mourut de la contagion, tant au village de la jante, planchevielle lavaud-floret, que compreignac il en est mort de la dite maladie quatre vingt ou environ ».On remarque que cette maladie était tellement crainte que son nom même n'était pas prononcé. J'ai essayé de faire le compte des familles habitant le village de La Gente avant et après la peste. Voilà ce que j'ai trouvé : La famille Margnajou qui comptait onze membres avant l'épidémie disparaît presque entièrement. De la famille Guette, quelques éléments subsistent seulement. La famille Benatier n'existe plus. D'un village moyen, la Gente devient un fantôme de village pendant plusieurs années, les maisons inhabitées se détruisant progressivement. Il faudra du temps et du courage aux hommes pour venir s'y réinstaller et pour que celui-ci revive vraiment.

Pendant cette période terrible, on pensait protéger les enfants en les mettant sous l'aile d'un saint. Ainsi un certain nombre de ceux qui sont nés à cette époque ont été baptisés au village de La Roche de Boussac, où se trouvait peut-être un ancien baptistère Saint Jean, ayant servi encore après la guerre de Cent Ans, avant la reconstruction de l'église; une chapelle sera construite alors et dédiée à Saint Roch. Peut-être, le lieu de La Roche étant possédé en partie par les chanoines de Limoges, ceux-ci avaient le pouvoir et le lieu pour y baptiser. La chapelle existait bien et c'est sûrement pour remercier ce saint, que les habitants de la paroisse l'ont construite

L'abbé Lecler dit que cette chapelle avait été construite en remerciement, après la peste. Les registres paroissiaux portent les mentions suivantes « baptisé à la Roche en temps de contagion », lors des cérémonies de Narde Mangane de la Vouzelle, par exemple, d'un enfant de Villebert, de Peny, ou du Puimenier, de la Gente, du Lac. Le 21 septembre 1631, Gabriel, fils de Jean Perdrigier, sergent royal, dont le parrain était Me Gabriel De Vaucourbeil curé de Thouron, et le 16 octobre 1631, Joseph fils de honorable mestre Gaspard Benoist, trésorier général de France en la généralité de Limoges, dont le parrain est honorable homme Martial Benoist advocat du roy, au siège présidial, sieur du Montin et la marraine demoiselle Jehanne de Douhet, ont été baptisés « à la chapelle de Saint-Roc à la Roche ». La croyance en l'efficacité de ce saint, s'étendait donc au delà du peuple

C'est par un document trouvé chez un notaire de Limoges que la situation des curés de cette moitié de XVIIe siècle nous apparaît. En effet, Monsieur Léonard Teyteys, curé de Compreignac, est également vicaire à Limoges d'une vicairie fondée dans la Cathédrale à l'autel des trois anges. Ces attributions multiples de bénéfices ecclésiastiques, faisaient de lui un homme aisé, sinon riche, car à ces cures ou vicairies étaient attachés des domaines qui rapportaient. Mais ces prêtres se partageaient entre leurs diverses fonctions et n'étaient pas souvent sur les lieux de leurs cures de campagne. C'est pourquoi ils sont remplacés dans le village par plusieurs vicaires qui se succèdent jusqu'au moment où ils peuvent à leur tour obtenir une cure. Le Sieur curé se comportait alors comme un seigneur et avait droit en plus des dîmes, à la perception d'un grand nombre d'impôts sur les « héritages qui dépendaient de ses bénéfices ».

Il faut ajouter que la cure de Compreignac était « à la présentation de l'abbé de Saint Martial » et non de l'évêque. Cette décision était très ancienne et datait probablement de l'édification de ce qui avait été la « chapelle castrale » au Moyen Âge ; il n'y avait alors qu'un chapelain et pas de curé, pour Compreignac qui est dite « chapellénie »

Il était aussi interdit pendant cette période, de déménager. Les familles qui le pouvaient et qui avaient des maisons à la campagne, y allèrent. La vie dans la cité de Limoges, avec ses ruelles étroites, ses rigoles au milieu, dans lesquelles une eau fétide coulait en permanence, la promiscuité, favorisaient les épidémies, et hors des murs, l'atmosphère était plus respirable. Les carmélites furent hébergées au Mas-de-Lage, et les enfants du seigneur même, naquirent dans leur fief. Les désastres causés par la peste sont relatés dans les registres consulaires, dans les annales de la ville de Limoges et dans divers registres paroissiaux de l'évêché.

Son époux mort, Marie Benoist allait se retrouver seule à la tête d'une famille importante ; dix enfants étaient nés de son mariage avec Gaspard, dont le dernier n'était encore qu'un bébé.

Paulhe , baptisée le 17 mars 1616, n'a probablement pas survécu.Thérèse, née et baptisée le 10 mars 1619 épousera Pierre Vidaud.Jeanne, baptisée le 11 juin 1624, sera religieuse à Sainte Claire, sous le nom de Sœur Jeanne de la Croix, elle entre dans cette communauté le 12 juin 1637, elle a 13 ans !Marie est baptisée le 24 février 1624Pierre l'aîné des fils, est baptisé le 18 mai 1625.Puis un autre fils, Mathieu naît le 19 juillet 1626Un second Pierre voit le jour le 6 septembre 1627François baptisé le jour de sa naissance le 25 novembre 1628, a pour parrain Monseigneur l'évêque de Limoges.Léonarde, la plus jeune fille semble t-il, est née le 11 juillet 1630.Et enfin, Joseph, baptisé à Compreignac, à la Roche, en temps de contagion le 16 octobre 1631.

Le futur seigneur de Compreignac n'a lui, que six ans. On peut penser (c'est ce que laissent supposer les actes postérieurs au décès de celui-ci), que son mari avait désigné Marie héritière et tutrice de ses enfants. Il avait aussi procédé au partage de ses biens, partage ne devant intervenir qu'à leur majorité ou au moment de leur mariage pour les filles. La Dame de Compreignac se trouvait également à la tête d'un fief très important à gérer ; elle fut aidée par son beau-frère, Martial Benoist, qui figure dans de nombreux actes passés à cette période. Afin de limiter ses voyages, elle choisit un fermier pour administrer les revenus de sa terre. Un des contrats nous est parvenu : le fermier est alors Jean Mousnier marchand de Limoges qui lui verse 1650 livres pour six mois. Elle afferme aussi les biens du Grudet. Elle fait également procéder à la vérification de l'inventaire commencé par son mari et le fait continuer par Jean Tardieu notaire à Limoges.

Contrairement à de nombreuses veuves, elle ne se remarie pas

Sa vie fut sûrement difficile, car à cette époque les femmes n'avaient pas grand pouvoir. Mais les nombreux actes passés pendant sa vie laissent à penser qu'elle était, sans doute ce qu'on appellerait aujourd'hui une « maîtresse femme ». Elle continue à agrandir ses terres à Chaptelas. En 1637, sa fille Jeanne qui est au couvent de Sainte-Claire, désire y faire sa profession de foi et elle donne à la dame abbesse 2500 livres d'aumône dotale. En 1640, elle marie Marie avec Pierre Chastagnac, baron de Marliaguet, conseiller du roi et son avocat en la sénéchaussée et siège présidial du Limousin. Son père avait fixé la dot à 5000 livres, auxquelles sont venues s'ajouter le legs de 500 livres de son oncle Pierre.

En 1643, c'est Léonarde qui épouse Simon Dupré, sieur d'Aigueperce, également conseiller du roi, et avocat comme son beau-frère. Elle sera veuve et se remariera trois fois ; à chaque fois, elle aura grâce à ses époux le titre de baronne.

Joseph sera jésuite. Les garçons restant se partageront l'héritage de leur père. Un formant la branche qui héritera de Blémont, un autre conduisant à celle des sieurs du Clos. Si les filles, par leur mariage sont nobles, il n'en est pas de même des garçons. L'aîné, Pierre achetant une charge, était noble par ses ascendants, mais était le seul garçon de la famille à avoir un titre. Ses frères, eux ont été dits « bourgeois » : Mathieu porte en effet cette appellation à laquelle s'ajoute le qualificatif de sieur de Blémont. La charge de leur père était anoblissante pour ses descendants à la deuxième génération seulement et à condition que ladite charge leur soit transmise; la charge étant transmise à l'aîné, lui seul était noble. Les filles, roturières, n'étaient anoblies que par leur mariage. Afin de porter le titre de noble, Pierre et François achèteront à leur tour des charges.

Mais comme les précédents seigneurs, Marie, une fois passée l'épidémie de peste, ne résidera pas à Compreignac, mais à Limoges. A l'église où se sont succédés Guillaume Jauviond, et Jean Pontabrier on enterre toujours les morts, bien qu'il semble qu'on ait cherché des sépultures différentes et hors du bourg pendant la peste. Je n'en ai pas la preuve mais cela était coutume que les enterrements, en ces périodes de contagion, se fassent sur le lieu de la mort. Quelques restes trouvés lors de constructions de maisons hors des villages pourraient étayer cette hypothèse.

Les responsables mis en place par les précédents seigneurs ont eu pour la plupart comme successeurs leur fils aîné. Les actes notariés qui nous sont parvenus montrent que l'esprit procédurier n'a pas changé. Par exemple, les biens du nommé Pierre de la Garde ont été saisis et mis en criée. Son beau-frère, Pierre Martin a essayé de s'opposer à leur vente, il n'a pas réussi et ses biens ont été adjugés à Monsieur Duclou, un « monsieur » de Nantiat, apparenté à une famille importante de Limoges, qui a de nombreuses possessions aux alentours et qui commence à s'implanter dans le bourg. Celui ci s'étend. Des familles importantes de la ville ou des environs achètent des terres et bâtissent des maisons comme la famille Desflottes qui étant installée aux Bordes, fera ériger des tours à sa demeure, mais il lui faudra l'accord du seigneur du lieu et elle devra lui donner en plus l'assurance qu'elle ne prétendra rien sur la seigneurie de Compreignac.

Dans le bourg, la vie est ponctuée par le passage fréquent des soldats, le château servant de lieu étape pour les officiers. « Les habitants sont fatigués des gens de guerre » dit un acte. Dans le registre paroissial est noté le décès de Jean Jeanmettaud, en 1638, tué par un gendarme du prince de Condé. En effet si les officiers, eux , sont logés dans la demeure seigneuriale, les soldats, vivent aux dépens des habitants, lesquels doivent également fournir la paille et la nourriture des chevaux quand il y en a. Les rixes sont nombreuses.

Dans les villages, la vie difficile continue. Ceux qui ont emprunté des sommes même modiques à des voisins, moins en difficulté et qui ne peuvent les leur rendre, leur délaissent un morceau de terre, comme Jehan Michou qui transporte à perpétuité à Jehan Vergnaud une quartelée28 ; Louis Vergnaud faisant de même envers Jean de la Daumarie à Angelard. Quelques uns, moins pauvres, comme Pierre Busquet, achètent un pré, ou une maison, comme Pierre du Boucheron à Mr Jean de Reculès, conseiller du roi . Certains pour faire travailler leurs terres plus aisément font des échanges ; c'est le cas de Joseph David, et d'André Chatenet qui échangent des portions de prés et de patural au Chatenet. Dans ce village habite également Audier de Chastenet, laboureur, qui, en 1638 fait son testament. Son épouse, Jeanne Vergnaud décédée lui a laissé sept enfants. C'est à la lecture d'un testament que j'ai pu me rendre compte de l'état des finances de la famille : deux de ses filles ont reçu 60 livres comme dot au moment de leur mariage, la troisième en a reçu 10, la quatrième 100 sols, le plus jeune fils a reçu lors de ses noces avec Marie Reynaud 950 livres .Il lui lègue encore 50 livres. Quant à ses deux autres fils, ils sont ses héritiers universels par moitié. On voit la disproportion qu'il y a parfois entre les enfants d'un même sexe. Le fils aîné est toujours celui à qui va la part la plus importante de l'héritage, les autres se partageant ce qui reste. Quant aux filles, elles reçoivent leur dot au moment de leur mariage et ne « peuvent plus rien demander », comme cela figure dans les contrats. Mais à la lecture de ce testament, on peut connaître que cette famille de laboureur, n'est pas très pauvre.

J'ai trouvé également que les plus pauvres pouvaient terminer leur vie à l'hôpital Saint-Gérald de Limoges, ils étaient alors enterrés dans le cimetière qui en dépendait, comme Anne de Nouailhat, qui en 1642, y fit son testament, laissant 30 sols pour frais d'enterrement et 5 sols à sa sœur et son frère.

Mais quelle que soit l'importance financière de la famille, chacun défendait âprement son bien et les procès sont fréquents. Ils coûtent souvent très cher et ceux qui les entreprennent, s'ils perdent devant la justice seigneuriale, font appel jusqu'à ce qu'ils aient raison ou que les parents et amis les amènent à des compromis afin qu'ils ne se ruinent pas complètement .C'est le cas le Jean de Michel et de Michel Salaud beau-père et gendre, qui se querellent à propos d'héritage pendant quatre à cinq ans, jusqu'au moment où ne voyant plus d'issue à la chicane ils sont obligés de vendre le bien en question. Ils se rattrapent en achetant en commun un domaine au Sieur Baignol dans le village de Pény .

A Margnac, Martial Pioche épouse Michelle Faure fille de feu Martial Faure. La dot de la demoiselle montre que la famille a du bien, car non seulement cette dot est payée avant les noces mais encore elle se monte à 66 livres payées en quarts d'écus plus un coffre en bois de noyer de la valeur de 10 livres (les coffres devaient obligatoirement fermer à clé et leur valeur variait selon la quantité de grain qu'ils pouvaient contenir).

Mais il arrive aussi que dans un même village des habitants s'associent et empruntent en commun de l'argent à un « bourgeois » de la ville comme Ricou et Rousselaud. Ils promettent de le rendre à Noël prochaine. Pauvres ou riches, tous faisaient rédiger un acte au notaire à chacune de leurs affaires, même de peu d'importance.

En 1645, Léonard De Mathieu, laboureur et son épouse Léonarde Marniagou, font donation entre vifs à leur fils Simon de tous leurs biens meubles et immeubles sauf de la somme de huit vingt livres ( 160 £ ) qu'il devra donner à son frère Jacques. Ils ont marié leur fille Simone à Léonard du Rousseau, ils l'ont dotée et elle ne pourra plus rien demander ;ils se réservent : 11 setiers de seigle.

un pourceau de 6 £

une charretée de raves

Les châtaignes qui proviennent de la châtaigneraie de la cote

une quartelée de jardin pour semer du chanvre au dessous de la maison

40 sols en argent

Le droit de prendre du bois pour leur chauffage

Cette façon de faire était habituelle lorsque seul un fils restait avec ses parents et que ceux ci étaient assez riches pour dédommager les autres enfants filles, si elles n'avaient pas encore atteint leur majorité .

Il arrivait parfois que les épouses soient obligées de gérer seules après le décès de leur mari les faibles revenus . Elles se faisaient souvent aider par un notaire ou un bourgeois qui, lui, savait lire. Le seul homme qui à cette époque savait signer son nom et qui n'était ni bourgeois ni noble, ni religieux, était Jean Lenoir, tailleur de pierres ; mais il ne savait pas lire .

Le 08 août 1649, Marie Lugaud, veuve de feu Martial Moureau, habitante du village de « Neyspous » paroisse de Compreignac, remarie sa fille Jeanne veuve en premières noces de Pierre Rouard, avec Pierre Galinet laboureur, du village du Treuil ( paroisse de Saint-Gérald de Limoges). La dot est de sept . vingt livres (140 £). Cette somme sera versée par Jacques Mérigaud du village où demeurent les dames : il la leur doit .Cette façon de faire est également courante !

Il est dit que les mariages n'avaient lieu qu'entre familles habitant des villages proches, ce qui est très souvent le cas. Il y a des unions faites entre des habitants de Compreignac et Couzeix, ce qui est assez compréhensible : le seigneur des deux paroisses est le même et les occasions de se rencontrer sont fréquentes. J'ai trouvé des laboureurs de Couzeix qui venaient travailler chez nous et qui y restaient. Il y a aussi des unions arrangées à l'occasion de baptisés qui ont comme parrains ou marraines des membres de la famille installés dans des villages circonvoisins. Si le mariage entre le parrain et la marraine d'un même enfant est interdit par l'église, les baptèmes sont les occasions de réunions et de projets

.

Les arrangements entre tenanciers d'un même village sont quand même les plus fréquents. Ils donnent le moyen aux familles de réunir des terres et d'augmenter ainsi leurs possessions. Parfois, c'est rare, les futurs époux habitaient très loin l'un de l'autre. Par exemple, Jeanne Palandeau de Pény, veuve d'un laboureur d'Ambazac, se remarie en 1635, avec Jean Duran de Villeneuve d'Angoumois. J'ai été étonnée de cette union jusqu'au jour où Monsieur Vergnaud m'ayant prêté des documents concernant sa famille, j'y ai découvert que des parents de cette habitante, maçons allaient travailler dans cette région. Probablement n'avait elle jamais vu son futur. Les tractations qui avaient précédé le contrat, et le contrat lui même s'étaient déroulées hors de sa présence.

En 1630, le meunier de Planchevieille est Jacques Planchaud, mais celui ci est aussi métayer au village de Bachellerie. En 1647, c'est Jean Joubert, qui le remplace au même moulin .Il marie sa fille Marguerite avec Jehan Peyraud ; sa fille est dite servante dans la maison de Jean Cybot, marchand boucher, de Limoges. Le marié, lui est laboureur à Lavaud-Couteilhas ; le terme laboureur recouvre à cette époque des situations différentes. Bien qu'on ait coutume de dire : un « pauvre laboureur », certain d'entre eux sont des hommes presque aisés, pour l'époque !

A Pontabrier, les documents sur le village nous montrent que la famille qui porte ce nom est toujours dans la métairie. La famille Vauzelle également ; apparemment le meunier est encore Lafleur. Estienne Pontabrier, tailleur d'habits, le 16 juin 1630, vend à Jean Vouzelle, le jeune, tous les droits qui lui appartiennent dans la succession de ses parents : Gabriel Pontabrier vivant, chirurgien, et Marie Gros, et ceci pour la somme de 200 livres, dont plus de la moitié est payée comptant. Un autre membre de cette famille, Jean, le 10 juillet 1643, se marie avec demoiselle Jeanne de Leyssène sœur de Pierre de Leyssène un des grands vicaires de l'église collégiale de St-Martial de Limoges. La dot de la demoiselle est de 2000 livres , somme très importante pour l'époque. La famille Pontabrier est une des plus importantes du bourg et si elle ne va pas perdurer à Compreignac, c'est qu'elle ira s'installer ailleurs .

Dans d'autres lieux comme au Puymeynier, certains habitants sont partis pour exercer leur métier à la ville, ou même hors de la province , comme les frères Palandeau de Prassigout qui sont partis maçons. S'ils reviennent, c'est pour des arrangements familiaux, comme les Cubertier, ou pour décider avec des amis qui fera dire des messes pour eux en cas de décès comme Jean Monneton. C'est par tous ces contrats que la vie de Compreignac nous apparaît. On y voit ceux qui, une fois qu'ils ont payé les diverses rentes, dîmes, cens et autres impositions sont obligés d'acheter du seigle pour nourrir leur famille, car ce qui leur reste est alors insuffisant. On y trouve également tous les litiges entre les hommes, tenanciers, bourgeois ou nobles. Cela se termine presque toujours par des actes de conciliation, dans lesquels le plus important paraît être de ne pas avoir cédé sans se battre.

Pourtant, il est probable, malgré les guerres et les passages d'armées fréquents, que ces années pendant lesquelles Marie a été Dame de Compreignac, aient peut être été les moins difficiles. Une fois l'épidémie de peste passée, les récoltes devenues meilleures, les choses se passaient normalement, dans un village assez paisible. La Dame administrait ses possessions convenablement, et s'occupait surtout de l'avenir de ses fils. Pierre faisait ses études de droit au collège de Clermont dépendant de l'université de Paris. Elle se débarrassait des maisons de la ville qui lui étaient inutiles pour en acquérir d'autres. Mais, même mineur, Pierre devait donner l'autorisation à sa mère pour qu'elle puisse vendre des biens qui lui appartiendraient par la suite. Sinon , après son décès, il pourrait faire valoir son droit de retrait lignager (possibilité pour des héritiers de racheter au prix de la vente, un bien qui a été vendu par le père ou la mère sans leur consentement).Quand elle a besoin d'argent, elle fait comme beaucoup de ses amis, elle vend « à pacte de rachat ».

Son fils Pierre en 1647, devient propriétaire de sa terre de Compreignac et demande des comptes à sa mère, laquelle était usufruitière de ce fief, et reçoit pour cela 1218 livres, qui comprennent la pension qu'il lui doit depuis sa majorité pour avoir logé chez elle et également la somme qu'il doit lui payer régulièrement pour qu'elle puisse vivre dans des conditions dignes de son rang . Bien que l'acte se passe entre mère et fils, on ne se fait pas de cadeau .L'office de conseiller du roi occupé par son oncle n'a pas pu lui être transmis .Le délai entre le moment de sa mort et celui de sa majorité ont faits que cet office a été cédé à un autre membre de la famille. Il en a été de même pour celui occupé par son père. Le jeune homme, dès qu'il en a eu l'âge, a postulé pour être conseiller au Parlement de Bordeaux. Il était homme de loi, avait fait des études solides dans une des plus célèbres universités de France, à Paris à l'Université de Clermont. Il pouvait donc prétendre occuper un poste important au parlement de cette ville. L'acte a été transcrit dans les registres et a été facilement retrouvé, le voici en entier :

« Louis par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre à tous ceux qui ces présentes lettres verront salut scavoir faisons que bien informé des bonnes qualités qui sont en la personne de notre cher et bien amé Me pierre de benoist Sr de compreignac de ses sens suffisance loyauté prudhomie experience capacité fidélitté et affection a notre service a icelluy pour ces causes donnons et octroyons par ces présentes l'office de conseiller lay(laïc)en notre cour de parlement de bordeaux que tenoit et exercoit deffunt Me pierre maledent dernier paisible possesseur d'icelluy la veufeue et heritiere duquel au moyen du droit annuel par luy payé nous y avons nommé et présenté Me martial de malledent Sr de saugniat son frere lequel ayant ete pourvu dudit office et ne desirant sy faire recepvoir s'en seroit volontairement desmis au profit dudit benoist aux honneurs authorittes prerogatives preminances privileges franchises libertes gages droits fruits proffits revenus et esmoluments y appartenant tels et semblable qu'en a joui ou deu jouir ledit deffunt maledent pourveu qu'il n'aye en notre cour de parlement de Bourdeaux aucuns parents ny allies au degre prohibe par nos ordonnances ainsi qu'il nous est apparu par l'acte judiciairement rendu en lad. Senechausses de Limoges aussy cy attachee a peyne de nullite des presentes et de sa reception et qu'il ait atteint lage de vingt cinq ans accomplis comme il nous est apparu par la certification que son procureur en a faite es mains de notre très cher et feal le sieur mole chevallier garde des sceaux de France et en cas qu'il n'ayt lage de vingt cinq ans accomplis nous avons des a present declare ledit office vacquant et impetrable a notre proffit suivant la declaration du dix septieme decembre 1638 et donnons en mandement a nos amez et feaux conseillers lesdits gens tenant notre cour de parlement de bourdeaux seant a la reolle que leur estant apparu des bonnes vie moeurs et age susdit conversation et religion apostolique et romaine dudit benoist et de luy pris et recu le serement en tel cas requis et accoustume ils le mettent et instituent oule faient mettre et instituer de par nous en possession et jouissance dudit office sen faisant jouir et user ensemble desdits honneurs authorites preminences privileges franchises gages droits fruits proffits revenus et esmoluments plainement et paisibles a luy obeir et entendre de tous ceux et ainsy qu'il appartiendra des choses touchant et concernant ledit office Mandons en outre a nos amez et feaux conseillers les presidents tresoriers de France generaux de nos finances de la generalite de bourdeaux que par lesdites receptes et payements des gages et droits des offices de lad. Cour ou audit qu'il appartiendra ils fassent payer aud. Benoist ceux audit office appartenant doresnavant par chacun an au terme et en la maniere accoustumee a commencer du jour et datte des presentes rapportant copie desquelles dites collations pour une fois seullement et quittance dud. Benoist sur cesuffisante Nous voulons lesdits gages et droits etre passes et alloues en la despense des etats et comptes de luy desdits revenus ou payements quy en aura ete faict le payement par nos ames et feaux conseillers les gens de nos comptes a Paris auxquels mandons ainsy le faire sans difficulte CAR TEL est notre plaisir en designation de quoy nous avons fait mettre notre scel a ces dites presentes donnees a pari le quatriesme jour de novembre l'an de grace mil six cent cinquante trois et de notre regne le unziesme

Regrees suivant l'arrest de parlement de bourdeaux les chambres assemblees le vingt deuxiesme decembre mil six cent cinquante quatre

ainsy signe sur le reply par le roy et scelles du grand sceau de sire jaune . »

Voici l'acte ainsi qu'il apparaît, avec l'orthographe et le style en usage sous Louis XIV. Cet acte nous donne des précisions sur les modalités d'attributions de ces charges, que la noblesse de souche appelait avec mépris « des savonnettes à vilains ». Elles avaient le mérite de faire rentrer de l'argent dans les caisses du roi, de s'attacher une classe sociale riche .Elles étaient quand même données sous certaines conditions d'âge, de fortune, de bonnes mœurs et deux membres d'une même famille ne pouvaient exercer un emploi semblable au même endroit. Lorsque cela arrivait et qu'ils en avaient l'autorisation, le roi mettait comme restriction, qu'en cas de vote un seul d'entre eux pourrait s'exprimer.

Un des actes les plus importants de la vie de Marie Benoist fut sans doute d'avoir marié ce fils avec Jehanne d'Alesme ; une union recherchée par la famille de la jeune fille, la dot énorme et les conditions du mariage méritent qu'on s'y attarde.

La famille Benoist se trouvait à ce moment à l'apogée de sa fortune, de son importance et de son influence. A Compreignac, le seigneur était alors un homme puissant, craint. Il allait ne pas savoir maîtriser cette puissance et cela le conduirait à dépasser certaines limites. Curieusement, à l'époque actuelle, nous lui trouverions des excuses : il avait été désigné seigneur et toute son éducation avait tourné depuis l'âge de quatre ans autour de ses devoirs certes, mais aussi autour de ses énormes privilèges. Fils aîné d'une des familles les plus importantes, les plus riches et puissantes du Limousin, il y avait de quoi, arrivé à l'âge adulte, se croire au dessus de tous et même des lois .

Depuis sa plus tendre enfance, on ne lui parlait qu'à la troisième personne, on le saluait sans cesse, on accordait tout ce qu'il demandait, on l'appelait Messire. Il était le maître : il avait autorité sur ses frères et sœurs. Il serait à sa majorité un des hommes les plus importants de la ville. Je sais, après avoir retrouvé les principaux éléments anciens de cette famille, que s'il a postulé pour un poste à Bordeaux, un de ses ancêtres y avait déjà été président au parlement. Il avait été « nourri » de la légende de son grand père « le général » sous le roi Henri IV .Sa famille lui avait dit et sûrement répété tout ce qu'il avait fait, lui avait lu et fait lire les courriers entre le roi et son oncle Pierre Benoist. Son oncle, lui avait aussi donné le crucifix d'or et d'émail rapporté de Jérusalem par son ancêtre Paule Audier, qui à son retour avait fait embellir la chapelle que la famille entretenait à l'église Saint Pierre du Queyroix et dont il était le patron laïc, devant lequel les prêtres s'inclinaient. Dès son plus jeune âge, il pouvait donner des ordres, commander. Tous lui obéissaient. Toute son éducation allait consister à lui donner les moyens d'être un homme connaissant parfaitement la loi et renforcer encore sa fierté. Comment un très jeune enfant pouvait-il dans ces conditions ne pas se croire intouchable et ne pas être tenté de franchir les limites permises ?

Qu'allait être l'adulte formé dans de telles conditions ?

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